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Le Cameroun n’a pas encore connu son «année zéro», selon le cinéaste Jean-Pierre Bekolo

Très critique à l’égard des «petits privilèges dont se satisfont les élites camerounaises», le cinéaste Jean-Pierre Bekolo l’est aussi à l’égard de la France, «qui n’a pas changé de logiciel depuis la Françafrique». Invité de Sputnik Afrique, il décrypte les scénarios possibles pour la succession de Paul Biya, au pouvoir depuis 38 ans au Cameroun.

En tournage au Cameroun, où la pandémie de coronavirus a surpris ce globe-trotter, le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo se revendique comme un «artiste engagé.» Premier réalisateur africain à avoir tourné des longs métrages de science-fiction, il est aussi l’auteur de contes ludiques, de thrillers et de documentaires, mêlant fiction et réalité.

Dans Le Président, un docu-drama sorti en 2010 mais toujours censuré au Cameroun, il raconte comment le chef d’État africain d’un pays non identifié justifie son maintien au pouvoir au lieu de prendre la décision de partir de lui-même.

Une situation qui n’est pas sans rappeler celle que vit actuellement le Cameroun avec un Paul Biya au pouvoir depuis 38 ans, après avoir été nommé à la tête de l’État par Ahmedou Ahidjo, le premier Président du Cameroun, qui lui-même avait été nommé par l’administration française de l’époque.

Beaucoup de luttes coloniales sanglantes sont «restées ignorées jusqu’à ce jour, y compris dans mon pays», regrette Jean-Pierre Bekolo, accusant la France.

«Le Cameroun a été le seul pays d’Afrique noire à avoir fait la guerre à la puissance tutélaire sous laquelle il avait été mis sous mandat par les Nations unies», rappelle le cinéaste au micro de Sputnik.

Voilà pourquoi celui-ci entend s’attacher dans son œuvre cinématographique à déconstruire les stéréotypes historiques sur le Cameroun et l’Afrique en général. Actuellement, il tourne la suite de Our Wishes, une série télévisée qu’il a lancée pour la chaîne TV5 sur l’histoire coloniale allemande du «Kameroun», après le partage de l’Afrique organisé par la conférence de Berlin (1884-1885), dont la diffusion est en cours sur cette chaîne francophone.

Ce passé colonial douloureux explique, selon le réalisateur, pourquoi le Cameroun n’a pas encore connu son «année zéro», c’est-à-dire selon lui le moment où les forces de changement vont l’emporter sur celles qui veulent préserver le statu quo. En ce sens, argue-t-il, il n’est pas surprenant que l’on entende aujourd’hui les mêmes discours que ceux qui prévalaient du temps de la période coloniale, afin de justifier «le maintien au pouvoir d’un dictateur vieillissant, la plupart du temps absent et dont le régime est moribond», résume-t-il.

«Paul Biya a toujours dit que le Cameroun était le meilleur élève de la France. Il y a donc un enjeu d’émancipation mentale qui ne s’est pas fait dans la tête des Camerounais. La jeunesse d’Emmanuel Macron n’a pas non plus changé le logiciel de la Françafrique», a déclaré au micro de Sputnik France Jean-Pierre Bekolo.

Si les pays anglophones d’Afrique connaissent moins ce genre de problèmes, c’est bien parce que la France a instauré dans ses anciennes colonies le «gouvernement perpétuel», argue-t-il. C’est-à-dire, selon lui, des régimes «qui ne changent pas» et «se maintiennent en place éternellement».

Jean-Pierre Bekolo explique le soutien indéfectible que les élites camerounaises ont apporté pendant des décennies au «régime de prédation» qui prévaut encore aujourd’hui au Cameroun par les «petits» privilèges qui leur ont été octroyés. Il en veut pour preuve la nomination de la majorité des directeurs d’administrations publiques, en plus des ministres, par décret présidentiel «dont l’article 1 vous nomme et l’article 2 vous octroie les privilèges que vous en retirerez».

«L’administration, le parti-État sont les strapontins au Cameroun, qui vous permettent d’accéder au bien-être. Tout le monde le sait, d’autant que l’on vous coupe les vivres dès que vous devenez critique de ce modèle de prédation», affirme-t-il.

Cette pratique généralisée de la nomination par décret a forgé, selon lui, la culture politique actuelle des élites au Cameroun. Autre exemple: l’article 60 de la Constitution camerounaise, en vertu duquel tout responsable public doit faire une déclaration de ses biens avant d’entrer en fonctions.

Le décret d’application de cette norme constitutionnelle «n’a jamais été promulgué par le Président», insiste-t-il. Résultat: un «je m’enfoutisme généralisé» qui expliquerait pourquoi le Cameroun est le pays en Afrique subsaharienne avec la gestion «la plus calamiteuse» de la pandémie du coronavirus, martèle Jean-Pierre Bekolo.

La nuit des longs couteaux

De surcroît, le cinéaste camerounais reproche à la diplomatie française sa «lecture très coloniale de la crise dans les régions anglophones». Après la région au nord «qui s’est embrasée depuis longtemps», rappelle-t-il, du fait des attaques de Boko Haram, la situation de guerre permanente qui prévaut actuellement au Cameroun ne peut selon lui qu’empirer.

«L’aveuglement du régime [de Paul Biya, ndlr] et, d’une certaine façon, de la France, sont responsables de cette guerre et de ses atrocités, alors qu’au départ les anglophones avaient les mêmes revendications que tous les autres Camerounais. Ceux-ci demandent une meilleure gouvernance et la possibilité d’une alternance politique dans leur pays», argue-t-il.

L’opportunité d’opérer une transition par les urnes lors des élections présidentielles d’octobre 2018 a selon lui définitivement été perdue. Du coup, il craint une succession de gré à gré du régime en place, surtout si la France continue de privilégier le pouvoir en place au Cameroun.

«Avec des scores de 104% pour le parti présidentiel dans certaines régions du Cameroun, ces dernières élections [présidentielles, ndlr] ont été tout sauf démocratiques et transparentes», ironise-t-il.

Plus que la répression contre des opposants, tels Maurice Kamto, arrivé officiellement en deuxième position, mais qui ne cesse de clamer sa victoire dans les urnes, ou bien contre les leaders séparatistes anglophones, le réalisateur craint une guerre fratricide entre les caciques du pouvoir.

«Cette lutte risque d’être encore plus féroce que la répression contre l’opposition ou les anglophones. Si Maurice Kamto est autant détesté, c’est qu’il a été capable de faire son coming out de ce régime. Les caciques en rêvent tous, mais n’en ont pas le courage. Dès qu’un nom va sortir [pour succéder à Paul Biya], ce sera la nuit des longs couteaux au Cameroun», avertit Jean Pierre Bekolo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Christine H. Gueye
Source : Sputnik

 

 

 

 

 

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