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Côte d’Ivoire: Laurent Gbagbo à la «rescousse» de ses compagnons de l’opposition

L’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo est intervenu auprès du Premier ministre Hamed Bakayoko en faveur des leaders de l’opposition, parmi lesquels l’ex-chef d’État Henri Konan Bédié, assignés à résidence par les autorités. Un geste politique salué par certains, mais qui n’est pas sans intriguer d’autres.

L’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo est plus que jamais sous le feu des projecteurs. Après une interview télévisée inédite diffusée fin octobre, son avocate, Me Habiba Touré, a indiqué que son client s’était entretenu le 4 novembre par téléphone avec le Premier ministre de la Côte d’Ivoire, Ahmed Bakayoko.

Ce contact téléphonique qui, comme l’a souligné l’avocate, est le premier échange depuis dix ans entre Laurent Gbagbo et le pouvoir, a porté sur le traitement infligé à l’ancien Président Henri Konan Bédié, ainsi qu’à d’autres personnalités de l’opposition.

En effet, Henri Konan Bédié, l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan ou encore l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur Abdallah Toikeusse Mabri, membres de l’autoproclamé «Conseil national de transition», sont assignés à résidence par les autorités ivoiriennes.

Laurent Gbagbo, selon son avocate, a ainsi «invité Hamed Bakayoko à apaiser la situation en favorisant le dialogue plutôt que la répression». Ce dernier aurait alors «promis de poser des actes en faveur de la décrispation du climat politique».

Un geste salutaire

Le 3 novembre, la Commission électorale indépendante (CEI) avait annoncé la réélection d’Alassane Ouattara avec 94,27% des voix, dès le premier tour du scrutin présidentiel du 31 octobre, boycotté par l’opposition.

Les partis et groupements politiques de l’opposition, soutenant que ce troisième mandat était «illégal et anticonstitutionnel», et susceptible d’entraîner une guerre civile, ont, de ce fait, créé un Conseil national de transition (CNT) dirigé par Henri Konan Bédié, âgé de 86 ans. Ce Conseil s’était donné pour missions de «préparer le cadre de l’organisation d’une élection présidentielle juste, transparente et inclusive; de mettre en place un gouvernement de transition et de convoquer des assises nationales pour la réconciliation nationale en vue du retour à une paix définitive en Côte d’Ivoire».

 

Le gouvernement ivoirien a considéré cette action comme un acte de sédition et a prestement réagi. Ainsi, depuis le 3 novembre, les domiciles à Abidjan de plusieurs leaders de l’opposition sont encerclés par les forces de l’ordre.

Pour Caroline Roussy, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), face à cette situation, Laurent Gbagbo a dû venir à la rescousse de ses compagnons de l’opposition.

«Certains éléments laissent croire que les leaders de l’opposition sont davantage du côté de la tactique erratique que de la stratégie. Ils avaient appelé à la désobéissance et au boycott, mais le scrutin a bien eu lieu. Et on a l’impression que dans la précipitation, ils essayent de trouver des solutions. Pourtant, gouverner, c’est prévoir. Là, ce sont plutôt les événements qui dictent leur conduite. Cela fleure l’impréparation. Ils ne pensaient quand même pas qu’Alassane Ouattara allait leur envoyer des fleurs. Voilà qu’ils sont, désormais pour certains, comme en prison. Et donc c’est Laurent Gbagbo qui vient à la rescousse», explique-t-elle.

La chercheuse française estime que l’appel téléphonique de Laurent Gbagbo passé au Premier ministre «s’inscrit dans la logique de sagesse et de prise de hauteur qu’il avait initiée lors de son interview accordée une semaine plus tôt à TV5Monde».

Le dialogue pour «éviter la catastrophe»

«Discuter, négocier, se parler, car il est encore temps de le faire», c’est ce qu’avait préconisé comme solution pour éviter le pire en Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo, lors de l’entretien accordé à TV5Monde, le 29 octobre, au cours duquel il avait expressément souligné être «résolument du côté de l’opposition»..

Acquitté le 15 janvier 2019 par la CPI, après huit années de procédure, des charges de crimes contre l’humanité (meurtres, viols, autres actes inhumains ou tentatives de meurtre et actes de persécution) qui auraient été commis lors des violences postélectorales entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011 en Côte d’Ivoire, l’ancien Président ivoirien est actuellement en liberté conditionnelle en Belgique, dans l’attente d’un éventuel procès en appel.

 

Certains de ses partisans (ainsi que de l’opposition) n’ont pas manqué d’exprimer sur les réseaux sociaux leur frustration, voyant dans l’appel de leur leader au Premier ministre une manière de se dissocier de l’opposition, voire une certaine trahison.

Mais Olivier Lallie, secrétaire à la coordination du Front populaire ivoirien (FPI, parti fondé par Laurent Gbagbo), assure qu’il n’en est rien. «Le Président Laurent Gbagbo est un homme politique qui a toujours prôné le dialogue. Et comme il l’a récemment fait savoir, il est du côté de l’opposition, il n’y a aucune ambiguïté sur ce point. Il a très clairement fustigé le Président sortant Alassane Ouattara pour le viol de la Constitution qu’il a lui-même élaborée en 2016 et qui lui interdit un troisième mandat», a déclaré ce responsable joint par Sputnik.

«Si Laurent Gbagbo a décidé d’appeler le Premier ministre Hamed Bakayoko, c’est uniquement pour décrisper la situation et demander la levée du siège des domiciles des leaders de l’opposition et la libération des prisonniers politiques.»

Selon lui, «tout ce que souhaite Laurent Gbagbo, c’est aller à une table de discussion pour trouver un accord afin d’éviter la catastrophe au pays».

«C’est une perche qu’il tend à Alassane Ouattara avant qu’il ne soit tard», a-t-il ajouté.

Pour sa part, Guillaume Soro, ancien Premier ministre (de Laurent Gbagbo puis d’Alassane Ouattara) et membre du Conseil national de transition, s’est «réjoui de l’intervention décisive de Laurent Gbagbo dans la crise liée au blocus injuste imposé à Henri Konan Bédié et sa famille».

L’opposition espère-t-elle une adhésion populaire qui n’est jamais arrivée ou qui tarde à se produire? La chercheuse Caroline Roussy estime que la question mérite d’être posée. 

«D’après certains, il est possible qu’un détonateur agite surtout les plus jeunes. Mais dans le même temps, ça fait 30 ans que les Ivoiriens assistent aux glissements d’alliances entre Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. En 2010, plus de 3.000 personnes sont mortes. Et après l’élection du 31 octobre, tout le monde ne peut qu’être déçu et amer», a-t-elle conclu.

Par Roland Klohi
Source : Sputnik 

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